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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 08:00

 

le-defi

 

 

La toile se dévoile

 

"Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin..." Paul Eluard

 

Dimanche, fin d'après-midi. Le temps était toujours aussi poisseux. Il faisait chaud mais il pleuvait par intermittence. Il n'arrivait pas à s'éloigner de cette fenêtre. Il observait la rue. Les rares piétons se pressaient. Parfois, une voiture passait. Elle s'arrêtait au stop, il retenait son souffle, son coeur battaient la chamade. Elle redémarrait, un soupir lui échappait. Emma ne disait pas un mot. Seul, le bruit des pages qu'on tourne troublait le silence. Cela lui était insupportable. Il aurait préféré qu'elle pleure, qu'elle se lamente, qu'elle gémisse... Mais imperturbable, elle lisait.

Ils ne tarderont plus à arriver.

Maintenant qu'il le lui avait dit, il n'osait se retourner. Elle ne lui avait même pas répondu. Avait-elle seulement levé le nez de ce foutu livre qu'elle n'avait pas lâché de tout le weekend ? Il était prêt à parier que non.

Il savait que ce serait difficile mais il ne se doutait pas à quel point. Est-ce qu'elle se rendait compte de la situation? Il ne le savait pas. Elle n'avait montré aucune surprise. Elle avait juste sourit tristement et avait dit: "Bon, attendons". Puis elle s'était assise sur le lit, avait croisé les bras et s'était tue. Il avait vérifié la fermeture de la porte, avait poussé avec difficulté la petite armoire devant pour plus de sécurité. Plus tard, elle avait sorti le livre de son sac.

Il était certain qu'ils les retrouveraient. La seule chose qu'il ignorait, c'était quand. Et leur attente durait depuis vendredi soir. Et depuis vendredi soir, Emma lisait. Elle ne s'était interrompue que pour grignoter rapidement les casse-croûtes qu'il avait eu la présence d'esprit de préparer avant leur fuite. Elle avait dormi toutes les nuits aussi. Comment y était-elle arrivée ? Lui, avait tourné longtemps, s'était relevé, avait marché vers la fenêtre scrutant l'obscurité avant de se coucher à nouveau puis de se relever. Cent fois. Il fouillait l'ombre, traquant le moindre mouvement suspect. Ces types étaient implacables, il le savait. Mais qu'est-ce qu'il lui avait pris d'aller porter à la police la valise qu'ils lui avaient confiée à l'aéroport ?

Il avait eu peur voilà tout ! Et cela n'avait fait qu'empirer depuis. Le commissaire avait dit qu'il les protégerait mais il n'avait pas confiance. Alors, ils avaient fui. Et depuis ils se cachaient.

Il était retourné à la fenêtre. Il ne pleuvait plus. Un réverbère répandait une lumière glauque sur l'asphalte. Un bruit métallique avait retenti dans le silence de la nuit et il avait sursauté. Ce n'était qu'un chat qui fouillait les poubelles, il avait fait tomber une boîte de conserve. Elle roulait maintenant dans le caniveau. Il était retourné vers le lit. Il lui était impossible de se coucher. Emma dormait, lovée en boule sous la couverture, le visage détendu. Par moment il lui avait semblé qu'elle souriait. Où trouvait-elle cette force ? Était-elle complètement inconsciente du danger ? Tel un veilleur, il avait passé la fin de la nuit derrière les carreaux.

Au matin, il s'était étonné d'être encore en vie. Emma lui avait souri. "Bonjour mon amour ", avait-elle murmuré. Et elle n'avait plus ouvert la bouche. Depuis, elle lisait à genoux sur le parquet, le dossier d'une chaise en guise de pupitre.

Il jeta un rapide coup d'oeil par-dessus son épaule. Emma venait de tourner la page. Son visage lisse paraissait si jeune. Dire qu'ils allaient mourir et que c'était sa faute. Elle ne vit pas son regard consterné, elle était complètement absorbée par la lecture. Il retourna au spectacle de la rue. Un groupe de jeunes garçons remontait le trottoir en courant. Une moto marqua le stop. Une fourgonnette arrivait en sens inverse. La buée qu'il faisait en respirant rendait la vitre opaque. Il se déplaça légèrement. La camionnette se gara. Personne n'en descendit et il trouva cela étrange. Le motard fit demi-tour. Il sentit ses poils se dresser.

"Maintenant" pensa-t-il. Il appela Emma, elle posa le livre avec regret, s'approcha de la fenêtre à son tour et lui prit la main.

"Comment fais-tu pour rester aussi calme?" lui demanda-t-il.

"Avec toi, je n'ai peur de rien, mon amour" murmura-t-elle.

Au même moment, la portière latérale de la camionnette s'ouvrit et un homme en surgit une mitraillette à la main.

Il y eut un éclair blanc, un bruit assourdissant, la fenêtre vola en éclats. Il sentit le goût du sang dans sa bouche. Il n'eut pas le temps de voir Emma s'écrouler. Il n'eut le temps de rien. Il avait fini d'attendre derrière la fenêtre.

 

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commentaires

E
Bonjour,<br /> <br /> C'est rudement bien amené, et je trouve très intéressant les décalages du figé, de l'ancien, au réel, à la violence, au présent<br /> <br /> Emmanuelle
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L
<br /> <br /> Merci pour cette analyse intéressante de la construction de mon texte. Amicalement,<br /> <br /> <br /> Mireille<br /> <br /> <br /> <br />
T
Bouh... haletant récit avec ce final qui m'a fait sursauter comme dans ces thrillers que j'évite la plupart du temps.. mais c'est très bien écrit les images sont transposées en mots puissants qui<br /> font mouche :o) Merci pour cet uppercut après avoir soulevé le voile. J'sais pas si je vais dormir après ça ! BIZZOUX Mémette
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L
<br /> <br /> Ce n'était pas si horrible que ça ! Je ne sais pas pourquoi cette toile aux couleurs toutes douces m'a inspiré ce texte<br /> !!! Mystère ... Bisous<br /> <br /> <br /> <br />
M
Palpitant et angoissant à souhaits!
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L
<br /> <br /> Merci ! Je me suis bien amusée. Pour mon retour après un an d'absence, j'ai été gâtée par le thème du défi !<br /> <br /> <br /> <br />
C
Comment le roman policier fait irruption dans la peinture de Balthus !
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L
<br /> <br />  La douceur des couleurs associées au suspens et à la mort. Mariage improbable. C'est ce qui m'a tentée.<br /> <br /> <br /> <br />
J
Ouh la memette... Triste fin à la fin ! Atmosphère atpmosphère chez toi, merci, jill
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L
<br /> <br /> T'as vu un peu ? C'est affreux !!!! Merci de ta visite chez moi. Biz<br /> <br /> <br /> <br />

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